Des pays Ă©mergents

Photo de Charles-Albert van HeckeLes 30 dernières années nous ont fait traverser tant d’importantes évolutions dans l'exercice et la place de notre métier dans la société qu'avoir la prétention de prédire le futur, relève de la gageure.

« La prévision est difficile, surtout lorsqu'elle porte sur l'avenir » disait Mark Twain.

A la lecture des prévisions économiques à 50 ans que l’OCDE vient d’éditer, «une fois liquidé l'héritage de la crise financière, le PIB global pourrait croître d'environ 3% par an au cours des 50 prochaines années ». Le monde va dans l’ensemble perpétuer les changements débutés dans les années 2000. Un déclin de l’Europe ne fait que se confirmer face à une montée rapide des pays émergents. Cette montée devrait ralentir d’ici 2050 pour revenir ensuite à un certain équilibre.

Le grand marché de la zone euro devrait donc s’affaiblir et l’impact des « pays émergents » ira en grandissant sur le devenir de la profession d'architecte.

Le grand livre de l’architecture prendra sans doute en compte cette mutation économique comme l’une des composantes ayant influencé la création architecturale de l’époque, au même titre peut-être que le phénomène de la concentration urbaine ou de l’impact écologique sur la réflexion architecturale.

A une nouvelle Ă©mergence de notre profession

L'effet accélérateur qu'exerce la technologie sur les changements et la complexité toujours croissante des règlementations mises en place par les différents niveaux de pouvoir ont réduit l’architecte, jadis chef d’orchestre, au rôle d’un des instruments de l’acte de bâtir, alors qu’il lui est laissé la plus grande part de la responsabilité de la partition.

Dans ce concert, si l’architecte persiste à se faire entendre par des voies dispersées, il ne fera qu’accentuer l’érosion du respect de cette profession dans laquelle «l’individualisme et les petites équipes dominent»¹.

Cette situation est d’autant plus inconfortable qu’elle se trouve prise entre une maîtrise d’ouvrage, privée ou publique, et un secteur du bâtiment particulièrement puissant et bien organisé.

Il n’est donc plus réaliste qu’une seule personne regroupe l’ensemble des expertises. Le contexte actuel pousse vers la mise en place de structures souples, capables de mobiliser rapidement au gré des projets, des forces vives autour d’un socle de compétences. Pour être efficace aujourd’hui, les générations montantes agissent en réseau, exploitant tous les moyens modernes de communication.

Les champs d’intervention des architectes se sont diversifiés et les architectes ont acquis de nouvelles compétences, comme par exemple la programmation et la gestion de projets; ils se sont positionnés sur d’autres échelles, par exemple dans le projet urbain ou le développement local; ils ont expérimenté de nouvelles pratiques liées notamment à l’application à l’architecture des nouvelles technologies de représentation et de communication ; on peut dire que cet élargissement du champ a renouvelé les conditions d’exercice du métier d’architecte.

Ces outils maîtrisés devraient permettre à la profession de mettre en oeuvre les nouveaux moyens qui permettront peut-être à l’architecte d’émerger dans un rôle d’optimisateur des synergies induit par la multidisciplinarité de l’acte de bâtir. Cela ne sera possible que si les architectes s’astreignent à une formation permanente permettant de rester des interlocuteurs crédibles.

En modelant la profession, l’Europe a aussi déjà bouleversé les pratiques et mentalités.

La directive « Bolkestein » sur la libéralisation des services a estompé le rôle intellectuel de notre profession pour le ramener au rang d’un marché de services où le moins-disant l’emporte.

Des groupes de travail ont remis en selle un barème, des colloques sont organisés pour mettre en lumière les dérives des appels d’offres en PPP et autres DBFM, mais force est de constater que nous n’avons pas encore réussi :

  • ni Ă  imposer une juste protection et rĂ©munĂ©ration des phases qui renferment nos idĂ©es;
  • ni Ă  enrayer la tendance des concours non rĂ©munĂ©rĂ©s qui fait de nous la seule profession libĂ©rale qui se voit contrainte d’offrir gratuitement sa plus-value.

Nous ne pouvons peut-être pas empêcher ces évolutions mais nous pouvons agir pour infléchir leur cours.

Les architectes se sont appauvris dans leurs revenus2. La crise économique est venue exacerber une situation où ils n’ont pas pu ou pas su négocier une juste place dans la maîtrise d’oeuvre et dans sa rémunération.

La dispersion des compétences en matière d’urbanisme amène souvent au consensus mou. Pour voir le jour et répondre aux susceptibilités de chacun, nombre de projets passent au tamis du plus petit commun dénominateur.

Chez les décideurs, la tentation devient alors grande de vouloir faire l’économie de ce débat, en faisant appel à une star-architecte qui aura carte blanche pour réaliser la prochaine icône structurante de la ville.

La réussite largement médiatisée de quelques grands cabinets d’architecture et de quelques vedettes bien armées pour remporter des grands concours internationaux ne doit pas masquer les difficultés que rencontre la grande majorité des architectes et plus particulièrement les jeunes diplômés qui sont parfois tentés de se détourner d’une profession qui ne paraît pas pouvoir leur assurer d’avenir.

Notre pays ne souffre-t-il pas de trop de modestie, d’un profond déficit d’ambition culturelle ou en matière d’exigence architecturale et de qualité du cadre de vie, alors qu’il y a par ailleurs toute raison de croire que le potentiel de réponse et de créativité existe et peut-être mobilisé ?

Inverser cette tendance ne sera possible qu’au travers de l’émergence d’une représentation forte de la profession. Il faut redonner un statut et un avenir à ce métier d’architecte dont la vitalité reste la somme de nos génies créatifs individuels.

Nous ne pouvons baisser la garde en remettant sans cesse sur le métier ce travail proactif de sensibilisation auprès des autorités pour améliorer la prise en compte de la qualité architecturale chez les élus, par le développement de mission de conseil, et renforcer les compétences architecturales des services. La mise en place d’un «Maître-architecte» par région est un pas dans cette voie.

L’architecture qui est un art majeur n’est pas partie intégrante de la culture de base. Nous avons donc également une carte à jouer dans la sensibilisation de l’opinion à l’architecture, afin que les architectes ne soit plus perçus comme un passage obligé mais indispensable et pour susciter à nouveau une véritable demande ou désir d’architecture.

 

Charles-Albert van Hecke

 

¹ Suivant l’étude parue le 3 décembre 2010 faite par le Conseil des architectes d’Europe. Le nombre de bureaux d’architecture est passé en Europe de 130.000 en 2008 à 155.000 en 2010. Les 2/3 de ces bureaux sont des firmes unipersonnelles, 29 % comptent 2 à 5 architectes 4 % 6 à 10 personnes. Les 2 % des bureaux qui comptent plus de 10 membres occupent ensemble 17 % de tous les architectes.

² Suivant cette même étude le revenu moyen d’un bureau privé a chuté entre 2008 et 2010. Le revenu moyen belge serait passé de 30.000 € à 32.330 et de 36.686 à 30.000 € pour l’ensemble de l’Europe.

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